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Féminisme lesbien au Moyen-Orient et Maghreb
Introduire les vagins dans le dialogue féministe arabe
28/09/2009
Liban
Asie
 
Le puissant titre de l'intervention de Nadz lors du colloque féministe au Maroc s'explique de lui-même. Si vous cherchez une jeune et brillante militante lesbienne autonome, lisez toute l'intervention qui suit.

Nadz, pseudonyme garant de sa sécurité, est une militante féministe lesbienne d'une vingtaine d'années. Elle termine actuellement ses études de sciences politiques. D'abord active dans l'association LGBT Helem, elle a, avec d'autres militantes, créé l'association LBTQ Meem. Elle vient de publier le livre Bareed Mista3jil, une collection de quarante-et-une histoires issues de la vie et des expériences de femmes queer et transgenre au Liban.

« En avril 2008, j'étais invitée par le Fond global des femmes (GFW) à un colloque organisé au Maroc par l'association des Droits des femmes en développement (AWID). Le sujet était la mobilisation des ressources pour les organisations de droits des femmes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Plus de cent associations étaient invitées, en plus d'une vingtaine de bailleurs de fonds, qui travaillent sur les questions de droits des femmes. Je m'y suis inscrite à la seule condition de rester anonyme, parce que je pensais que les associations de droits des femmes de ces régions n'étaient pas encore prêtes à accueillir une activiste lesbienne arabe du Meem.

Je suis donc allée là-bas la première nuit, autour d'une heure du matin, et j'ai trouvé mon appartement que je partageais avec trois autres jeunes femmes. La première que je'ai rencontrée était une militante algérienne, qui travaillait pour un organisme qui prône la nécessité d'une loi civile qui protège les droits des femmes. Au bout d'une bonne demi-heure de conversation, elle me demanda ce que je faisais. J'eus une seconde d'hésitation et je lui dis que je travaillais sur les questions lesbiennes au Liban. Elle eut l'air surpris et me dit que c'était la première fois qu'elle entendait parler publiquement de telles questions dans le monde arabe. Elle se montra aussi très impressionnée et d'un grand secours. J'allai me coucher cette nuit-là ranimée par cette conversation, et je me dis à moi-même : "Ok, c'est fait pour une, il me reste 149 participantes."

Le lendemain matin l'AWID avait organisé, avant le colloque, une rencontre réservée aux jeunes féministes, qui réunissait trente femmes provenant de tout le Moyen-Orient et de l'Afrique du nord. Le but était de donner à ces jeunes femmes, d'habitude marginalisées et sous-estimées par les activistes plus âgées, un espace pour se rencontrer et discuter des questions spécifiques à leur groupe d'âge. Pendant les présentations, après une autre seconde d'hésitation, je me présentai comme militante féministe lesbienne. Personne ne broncha. Il y avait là des gens qui ne comprenaient pas ce que j'avais dit et pourtant personne ne broncha. Tout au long de cette journée d'atelier, j'ai discuté librement sur le jeune féminisme, sur la recherche de fonds, sur la construction de la communauté, et à fin de la journée je connaissais tout le monde. De jeunes Saoudiennes, Yéménites et Egyptiennes venaient me voir pour en savoir plus sur les lesbiennes dans le monde arabe.

Le lendemain commença le congrès officiel. Pour avoir une idée de l'assemblée, imaginez-vous les noms les plus importants dans les mouvements de droits des femmes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Des femmes de 40 à 60 ans fortes et intelligentes, présidentes et directrices d'organisations, qui pendant des décennies ont travaillé sur la représentation politique, la reforme des législations, l’indépendance économique, la violence faite aux femmes - mais jamais sur la sexualité, parce que la sexualité n'a jamais été importante.

La première journée du congrès fut mortellement ennuyeuse. J'étais là, assise pendant des heures à écouter les mêmes vieilles discussions et vielles querelles, les mêmes vieux problèmes soulevés. La solution proposée pour tout était "il faut monter un réseau". D'autres grands mots comme "construire les capacités" et "coalitions" étaient balancés ad nauseam. Le deuxième jour, ce fut le même discours, sans aucun projet réalisable ni nouvelles idées. Pour une raison que j'ignore, j'étais devenue sympathique aux organisateurs, qui ont décidé de me caser sur une session le lendemain. "Parle de ce que tu voudras" me dirent-ils. Je me figurais donc que j'interviendrais dans la conversation commencée par les autres participants à la session et que j'essaierais de dire quelque chose qui vaille la peine d'être dit, quelque chose de différent. A la fin de la journée, je m'étais fait encore plus d'amis, j'avais parlé à encore plus de gens et j'avais récolté pas mal de confiance et de soutien pour Meem.

Le lendemain matin, j'étais prête pour ma session à 9h du matin. Je ne me souviens même pas du sujet : quelque chose sur la paix, les réseaux et la démocratie. Mon tour de parole arriva, et voilà ce que j'ai littéralement pensé : « Au diable ! Combien de chances aurai-je de m'adresser à autant de femmes en même temps ? » Et je déclarai que je pensais qu'il n'avait pas du tout été question de féminisme jusqu'alors dans ce congrès - pas plus d'ailleurs qu'il en était question dans nos associations. J'expliquai ce que le féminisme signifiait pour moi : tout ou rien. Je dis que la guerre contre les femmes était une guerre contre nos corps et que c'était avec nos corps qu'il fallait lutter. Je dis que les militantes arabes pour les droits des femmes devraient parler des vagins. A ma grande surprise, l'auditoire m'interrompit par un tonnerre d'applaudissements et me donna un bon coup de pouce pour continuer. Je dis encore que le féminisme n'était pas du féminisme s'il n'incluait pas toutes les questions liées à la sexualité. Je parlai de la déconstruction de la virginité, de la légalisation de l'avortement, de la lutte contre le viol, l'inceste et le harcèlement sexuel. Je parlai de la célébration de la sexualité féminine. Je dis que le mouvement des femmes ne peut plus ostraciser les lesbiennes et les traiter comme des sous-femmes. Puis je me laissai vraiment emporter et je me mis à parler d'une révolution féministe arabe. Plus je parlais, plus les gens applaudissaient, et tout le congrès glissa vers une conversation plus courageuse et plus ouverte. Les discussions qui suivirent avaient pour objet de nouvelles stratégies pour un féminisme plus complet, un féminisme plus radical. Il y eut quelques rudes objections à mon discours qui fut qualifié de pervers et de honteux. Mais je n'eus à pas à y répondre. Le soutien étonnamment massif de la majorité des femmes qui étaient là suffisait à riposter.

Pendant le reste du congrès, j’ai discuté avec la plupart des participants, donnant plus d'explications sur la stratégie et le travail de Meem, leur demandant d'ouvrir aux lesbiennes leurs associations dans leurs villes arabes. Les associations libanaises de femmes étaient particulièrement enclines à inviter les membres de Meem à leurs ateliers et formations. Je fus extrêmement touchée et agréablement surprise par la réaction générale à l'intégration des questions lesbiennes dans le féminisme arabe. Ce fut un jour historique pour le mouvement lesbien arabe et un autre grand pas vers une égalité authentique et complète. »

par Nadz


Meem est une communauté de femmes et pour des femmes LBTQ au Liban. Les femmes LBTQ s'identifient elles-mêmes comme lesbiennes, bisexuelles, transgenres (aussi bien homme vers femme que femme vers homme) et queer, et également comme des femmes qui remettent en question leur orientation sexuelle. Meem se base sur des valeurs d'égalité, de soutien, de confidentialité et de respect. Ce groupe a été créé à partir de l'idée que les femmes devraient être encouragées à conquérir leur autonomie elles-mêmes et entre elles, à travers un soutien mutuel. Meem a décidé d'être un groupe fermé et privé, non par peur mais pour garantir la sécurité de ses membres. Elles croient que le fait de s'organiser de manière autonome leur permet d'acquérir un plus grand pouvoir.
www.meemgroup.org


Traduction : Patrizia Tancredi
Relecture : Christine Bouchara


La version anglaise de cette interview est disponible dans la publication d’ILGA “Lesbian Movements: Ruptures & Alliances“, page 20.