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Islam et féminisme
L’Islam est-il féministe?
03/09/2009
Malaisie
Asie
 
Lors de la XXIIIème conférence mondiale de l’ILGA à Genève, en mars 2006, Toni Kasim a expliqué comment elle pensait qu’il était possible d’être lesbienne et féministe dans un pays dominé par l’Islam.


« […] Quand on recherche des solutions, il y a trois stratégies principales.

L’une d’entre elles est d’accepter la discussion dans le cadre religieux. Il ne suffit pas de dire ‘Pourquoi travailler avec la religion, puisqu’elle est intrinsèquement injuste. À quoi cela sert-il ? Laissons tomber.’ Cet argument revient souvent entre les groupes de femmes confessionnels et ceux qui sont laïcs. On peut cependant soutenir que cela a de l’importance pour beaucoup de gens. Par exemple, dans le contexte du Royaume-Uni, les femmes ont un accès total aux tribunaux civils, mais refusent pourtant d’y aller. Quelque chose se dresse encore entre elles et l’accès à ces tribunaux. Il n’est donc pas suffisant de dire ‘Ces tribunaux sont là, utilisez-les’, alors que ces femmes pensent ‘Dieu a dit que je ne dois pas y aller’ ou ‘Dieu a dit qu’un Musulman avait le droit de me battre’. Je pense que c’est pour cela qu’il est important de lancer des discussions dans ce cadre. De cette façon, ils sont privés du monopole de l’interprétation.

La stratégie des Sœurs de l’Islam est de leur enlever le pouvoir de dire ‘L’Islam dit que’. On entend souvent ‘L’Islam dit ceci’ ou ‘L’Islam dit cela’. Mais l’Islam ne dit rien. Il y a une intervention humaine à chaque fois. Il faut demander aux gens ‘Qu’est-ce que l’Islam ?’, ‘Qui l’interprète ?’, ‘Quel intérêt personnel est préservé par ces interprétations ?’ Chaque interprétation est le résultat de trois facteurs : historicité sociale, contexte d’interprétation et approches multiples de l’interprétation. VOILÀ le défi auquel nous faisons face. Un grand nombre de nos détracteurs nous le reprochent : ‘Vous n’avez pas le droit de parler d’interprétations multiples. Ça n’existe pas.’

Nous, les Sœurs de l’Islam, travaillons aussi sur ce sujet. Nous faisons beaucoup de recherche, de promotion des droits, de conférences publiques, nous publions de nombreux ouvrages, tout cela pour élargir le corpus de connaissances et de discussions sur le sujet. Il est important de comprendre que celui-ci n’est séparé ni des questions de droits humains ni des questions de démocratisation. Il ne peut être séparé du mouvement féministe, et nous avons remarqué qu’il s’agissait pour nous d’une source essentielle de force et d’énergie. Ce débat n’est pas non plus séparé des politiques mondiales.

Il nous faut de plus réfléchir à la façon dont nous travaillons avec les mouvements transversaux. Il ne suffit pas de parler des mouvements LGBTIQ. Il est plus utile d’avoir une plate-forme plus large qui pourra accueillir plus de gens. Par exemple, les groupes confessionnels, les groupes laïcs, les groupes LGBTIQ, les groupes féministes, en général les groupes de défense des droits humains, tous ces groupes interagissent ainsi. Bien sûr, la compréhension des contextes locaux et transfrontaliers et de la façon dont nous pouvons nous soutenir mutuellement est d’une importance capitale. En Malaisie, par exemple, une persécution des LGBTIQ s’est produite en 2003 immédiatement après la diffusion à la télé d’un programme essentiellement voyeuriste qui avait suivi des groupes de gens. Certains ont été attaqué. Notre réaction a été de rencontrer la commission des droits humains et de travailler avec les groupes de défense des droits humains.

Troisièmement se pose le problème du contrôle moral. C’est ce que j’appelle ‘la surveillance de l’entrejambe’ : ils sont tellement obsédés par ce que vous faites de votre entrejambe, avec qui vous le faites, comment vous le faites […]. Laissez-moi vous raconter une histoire. La police religieuse a effectué une rafle dans une boîte en Malaisie. Ils ont séparé la foule en deux, les Musulmans d’un côté, les non-Musulmans de l’autre. Si vous étiez non-Musulmans, vous pouviez continuer à vous amuser, sinon, vous étiez emmenés dans le camion. Il y avait donc déjà une division entre les Musulmans et les non-Musulmans. Ensuite, au centre de rétention, une autre séparation était faite : les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Les garçons subissaient un test d’alcoolémie, et les filles devaient s’exhiber dans leurs vêtements. Tout cela était justifié par les croyances religieuses. Certains d’entre vous ont peut-être entendu que les bars et les boîtes de nuit gay ont été particulièrement visés. Le prétexte utilisé par la police était la vérification des licences. Nous savons cependant très bien de quoi il s’agit. La persécution des minorités religieuses est également flagrante et évidente. Savoir comment elle est mise en place, comment elle est critiquée, et quel est son impact nous a permis de formuler une réponse.

Pour avancer comme nous pensons devoir le faire, nous avons besoin de combiner plusieurs approches stratégiques. Cela pourrait paraître bien creux si nous n’expliquions pas ce que nous voulons dire par là. Nous avons besoin de définir et de promouvoir la diversité sexuelle. Mais utiliser le langage LGBTIQ en Malaisie est un suicide. Ça n’a tout simplement aucun sens à ce stade de l’histoire de parler des LGBTIQ en Islam. Ne pas utiliser le langage LGBTIQ ne signifie pas que nous n’en parlons pas du tout. Sinon, rien n’aurait été fait en Malaisie ; et manifestement, beaucoup a déjà été fait. Nous plaçons généralement ce travail dans le cadre de l’Islam et des droits humains/de la sexualité/de genre. C’est en fait un moyen plus sûr de travailler. D’ailleurs, étant donnés les vulnérabilités spécifiques et les risques que prennent certains d’entre nous, il est généralement plus efficace pour nous de parler de cela du point de vue des droits humains, de genre et de la sexualité, et de ne pas se mettre le cadre religieux à dos. La Bible n’est pas notre ennemi, ce sont les textes eux-mêmes qui le sont. Comme l’a dit un rabbin, ‘Le problème n’est pas la religion mais les dévots.’ […] »


Zaitun Mohamed Kasim était une militante malaisienne des droits humains et des droits des femmes. Elle participait à de nombreuses activités : films, télé, théâtre, défense des droits humains, droits des femmes, Islam, combat contre le VIH/SIDA. Son domaine de connaissances et ses vingt années d’expertise allaient de la réduction de la pauvreté aux questions environnementales et à la gestion de catastrophes, en passant par les questions de santé.
En tant que membre du groupe malaisien « Les Sœurs de l’Islam », Toni Kasim s’était vouée à l’élimination des discriminations en général. Elle fut la première femme à se présenter en tant qu’indépendante aux élections générales de 1999. Elle est décédée le 4 juin 2008 après avoir combattu un cancer pendant plusieurs mois.


Traduction de l’anglais par François Peneaud

La traduction en anglais de cette interview est disponible dans la publication d’ILGA “Lesbian Movements: Ruptures & Alliances“, page 30.