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Parcours féministe
Lesbienne et féministe: compatible?
01/09/2009
Belgique
Europe
 
Dans la publication Parcours féministe, la féministe Irène Kaufer pose des questions à la féministe Françoise Collin et l’interview devient une réflexion sur ce que signifie être féministe et lesbienne. Voici quelques extraits:

I.K.(…) on peut constater que les lesbiennes ont rapidement pris une certaine autonomie par rapport au mouvement gay, mais elles ont eu tout autant de problèmes avec le mouvement féministe. Elles auraient dû faire la jonction entre les deux mouvements et en fait, elles ont plutôt été déchirées entre les deux. Elles ont toujours eu l’impression de se battre pour des revendications qui n’étaient pas prioritairement les leurs, que ce soit l’avortement d’un côté, le SIDA de l’autre… Alors que, lorsqu’elles menaient des luttes plus spécifiques, elles ne trouvaient pas tellement de solidarité ni d’un côté ni de l’autre. Leur solidarité n'était pas toujours réciproque.

F.C. Il est vrai que le mouvement féministe fondait une homosexualité - une homosocialité - symbolique de l’échange de parole entre femmes, mais n’a fait qu’une place d’exception à la dimension lesbienne. Les Cahiers du Grif ont pourtant consacré assez tôt un numéro à « Femmes entre elles », mais un peu comme s’il s’agissait d’un objet externe, alors qu’un certain nombre d’entre nous le vivaient. Je me souviens que le fait de consacrer ce numéro à l’homosexualité avait même suscité quelque ironie. Un des articles qui nous avaient été envoyés et que nous avons publié s’intitulait « Comment je suis devenue hétérosexuelle », indiquant par là que les majoritaires pourraient s’interroger autant que les minoritaires sur le cheminement et les motivations de leur orientation sexuelle.(…)

I.K. S’il est vrai que la cause lesbienne n’est pas reprise par le mouvement gay, pensez-vous qu’elle soit reprise par le mouvement féministe?

F.C. Elle a été méconnue par le mouvement féministe, certainement. Mais sans le justifier, je voudrais pourtant rappeler que le parallèle n’est pas le même qu’avec le mouvement gay. En effet, le mouvement gay lutte, comme le mouvement lesbien, pour la reconnaissance des sexualités. Le féminisme quant à lui - et je défends sans doute ma chapelle - lutte prioritairement pour la reconnaissance des femmes en tant que sujets sociaux et politiques. Son axe de questionnement est la distinction femme/homme. On peut dire comme Monique Wittig qu’« une lesbienne n’est pas une femme », mais socialement elle est pourtant identifiée comme telle et en supporte les aléas - quand elle se présente pour un emploi par exemple. Elle se situe aujourd’hui de la même manière devant l’expérience de la maternité (qu’elle la revendique ou la refuse).

La question du désir et surtout de l’orientation du désir a été contournée plus qu’affrontée par le mouvement féministe, sans doute parce qu’elle n’est pas un choix politique. Elle ne relève pas en tant que telle « des choses qui dépendent de nous ». Elle s’impose dans une forme à laquelle nous ne pouvons que consentir, pour en gérer ensuite l’économie et la faire reconnaître. Mais la différence d’objet laissait cependant planer le malentendu. Si les hétéros étaient à la fois curieuses et perplexes devant le désir homo qu’il leur arrivait d’expérimenter à titre touristique, les homos se demandaient quant à elles comment les hétéros pouvaient, à l’issue d’une réunion féministe véhémente, s’endormir dans les bras d’un lieu-tenant (pour parler comme Heidegger) de « l’ennemi principal ». Une subtile distinction entre le patriarcat et les hommes laissait cependant cette porte ouverte. La cohérence était du côté des homos, la contradiction dialectique du côté des hétéros.

I.K. Au sein même du mouvement féministe, les divergences n’ont pas manqué. Tout en réfléchissant sur de possibles alliances extérieures, n’a-t-il pas fallu apprendre à travailler ensemble?

F.C.Après l’euphorie de la rencontre et de la reconnaissance des unes par les autres, favorisant la prise de parole et la constitution d’un projet commun, il est apparu que le « commun » ne peut faire l’économie des différences et des divergences, voire même des conflits. D’une part parce que l’opposition à une situation donnée peut donner lieu à des analyses et surtout à des projets de changement et à des choix stratégiques divers voire divergents, d’autre part parce que les dominé-e-s, unis par une condition et une lutte communes, ne sont pas exempts des passions singulières qui animent le reste de l’humanité.

L’opprimé-e ne naît pas «naturellement bon» pour parodier Rousseau. Le phénomène a pu être particulièrement sensible dans le mouvement des femmes dans la mesure même où celui-ci s’était développé dans une euphorie unanimiste, voire pour certains courants, en idéalisant les femmes : « La femme est l’avenir de l’homme »…
(…) Dans sa maturité le mouvement des femmes a appris à négocier les divergences dans la solidarité, à trouver une voie réaliste entre la fusion et l’exclusion. Les divergences affrontent les féministes sans faire éclater pour autant ce qui les lie. Les rivalités individuelles sont une autre affaire, indissociables de l’accès aux marches pourtant mineures du pouvoir. Cette solidarité s’étend d’ailleurs internationalement par des rencontres informelles ou organisées entre femmes qui agissent dans leurs pays respectifs, occidentaux ou extra-occidentaux. Les féministes ont appris à nouer des alliances et à dialoguer dans un espace à la fois commun et pluriel. Certaines manifestations plus spectaculaires en attestent périodiquement, comme en 2005 la marche internationale des femmes, centrée sur l’Afrique, ou pour les intellectuelles le quatrième colloque international d’études féministes francophones (…)à Ottawa. Les idées et les actions se croisent, se contaminent d’un lieu à l’autre de la planète.

Extraits de « Parcours féministe », Françoise Collin, Irène Kaufer, Trace, éditions Labor, Belgique, 2005, pp.177-181.

Françoise Collin est une philosophe française féministe and écrivaine. Elle a créé la revue belge féministe “Cahiers du Grif” en 1973. Elle a publié de nombreux articles, entre-autres sur le féminisme.

Irène Kaufer est une activiste féministe et syndicaliste. Elle est aussi journaliste, écrivaine et auteure-compositeure de chansons. Elle vit à Bruxelles, Belgique.



La traduction en anglais de cette interview est disponible dans la publication d’ILGA “Lesbian Movements: Ruptures & Alliances" page 25.