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Marche Mondiale des Femmes
Quid de la visibilité des lesbiennes ?
01/09/2009
Canada
Amerique du Nord
 
Diane Matte est une militante féministe de longue date. Enseignante de formation, elle a travaillé dix ans dans un centre contre les agressions à caractère sexuel dans l’Outaouais. En 1995, elle était la coordonnatrice de la Marche des femmes contre la pauvreté «Du pain et des roses» qui a eu lieu au Québec et a mobilisé au-delà de 40 000 personnes. Elle est l'une des instigatrices de la Marche mondiale des femmes et a été la coordonnatrice du Secrétariat international de ce mouvement qui participe à la mouvance altermondialiste. Elle travaille présentement avec la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle pour faire entendre la voix des femmes qui souhaitent que l’égalité soit une réalité pour toutes.


Vous avez coordonné la Marche Mondiale des Femmes en 2000. Quels étaient les objectifs de la marche et quelles ont été les difficultés pour les atteindre?
La Marche mondiale des femmes (MMF) est un mouvement mondial d’actions féministes rassemblant des groupes et organisations de la base œuvrant pour éliminer les causes qui sont à l’origine de la pauvreté et de la violence envers les femmes. Nous luttons contre toutes les formes d’inégalités et de discriminations vécues par les femmes. Ses valeurs et ses actions visent un changement social, politique et économique. Elles s’articulent autour de la mondialisation des solidarités, de l’égalité entre les hommes et les femmes, entre les femmes elles-mêmes et entre les peuples, le respect et la reconnaissance de la diversité entre les femmes, la multiplicité de nos stratégies, la valorisation du leadership des femmes et la force des alliances entre les femmes et avec les autres mouvements sociaux progressistes. Depuis 2006 la Marche est devenue un véritable mouvement et non un événement ponctuel.
Les défis de la Marche sont multiples, mais sa force c’est de réussir à maintenir ensemble des milliers de groupes de femmes pour qui la lutte des femmes est centrale au changement social. La Marche a permis, dans certains pays, de créer des ponts entre des femmes et des groupes de femmes qui ne se connaissaient pas ou ne travaillaient pas ensemble. Pour certains groupes de lesbiennes, entre autres au Portugal, au Pérou, au Brésil, en Inde, la Marche a été l’occasion de s’afficher, de se faire connaître comme groupe et à faire avancer la cause des lesbiennes comme faisant partie de la cause des femmes. Dans d’autres pays, la question des lesbiennes a fait énormément réagir ou même amené certains groupes à se dissocier de la Marche. Nous n’avons jamais cessé de parler de la question des droits des lesbiennes, de l’analyse portée par les lesbiennes féministes et de croire que le changement viendra avec une meilleure connaissance des réalités du lesbianisme et d’une meilleure compréhension du rôle que joue l’hétérosexualité « imposée » dans le maintien des femmes sous le contrôle des hommes.

Quel a été le rôle joué par les lesbiennes dans la création, l’organisation, la conception et la participation à ce projet?
Leur participation a été importante. Dans l’équipe de coordination, à Montréal, nous formions le tiers de l’équipe. Cela est le reflet de la réalité du mouvement des femmes dans bien des pays.

Lors de la première rencontre internationale à Montréal en 1998, où il y avait des femmes venant de 65 pays ou territoires, la revendication des lesbiennes a fait l’objet de vives discussions. Certains groupes se sentaient incapables de mobiliser dans leur pays avec une telle revendication dans la plate-forme internationale, d’autres étaient déboussolés de voir que les lesbiennes n’étaient pas reconnues par les groupes de femmes dans tous les pays. Nous avons donc accepté que cette revendication fasse l’objet d’une adoption distincte parce que nous avons jugé qu’il était plus important de créer le réseautage et de réaliser l’action contre la pauvreté et la violence envers les femmes prévue pour l’an 2000. Nous étions d’accord pour que la question soit abordée de façon éducative et qu’un comité de travail fasse un document expliquant la revendication qui serait envoyé à l’ensemble des groupes participants. Près de 3 500 groupes de femmes répartis dans plus de 80 pays ont reçu directement ce document expliquant notre revendication. Nous étions aussi d’accord que la revendication devait demeurer dans la plate-forme internationale et que nous avions à la défendre à ce niveau.

En faisant ce compromis, nous voulions donner la possibilité aux pays pour qui cette question n’avait pas été abordée encore ou semblait très éloignée de leur réalité d’apprendre et d’être en contact avec des lesbiennes. Cela a donné lieu à diverses tensions tout au long de la Marche, certains pays refusant toujours d’aborder cette question chez elles, mais cela a aussi donné la possibilité de faire connaître les réalités des lesbiennes de divers pays et de briser le mythe que ce n’est qu’une réalité occidentale.

Je crois que pour arriver à changer les choses, nous avons besoin de mouvements spécifiques de lesbiennes portant des revendications et dénonçant la discrimination mais nous avons aussi besoin de faire un travail d’éducation avec l’ensemble des groupes de femmes et ne pouvons faire ce travail que si nous sommes en dialogue. Au fil des années, les femmes participant aux rencontres internationales ont été exposées à des discussions de fond dont celles des droits sexuels. Nous avons eu à répondre quelquefois à des questions très élémentaires sur c’est quoi le lesbianisme, comment sait-on qu’on aime une femme, etc., des questions que plusieurs femmes se posent avant d’avoir accès à des lesbiennes et de comprendre de quoi il s’agit. L’important est d’avoir réussi à créer un climat de confiance pour que les femmes parlent de leur sexualité.

Pensez-vous que la Marche Mondiale des Femmes soit aussi la marche des lesbiennes? Comment cette marche a inclus les lesbiennes et comment cela a-t-il été rendu visible?
Dans certains pays, la Marche a été une marche pour les lesbiennes et pour les femmes dans leur ensemble. Quelquefois, les groupes qui avaient le leadership de la Marche ont décidé d’affronter cette question lorsqu’elle n’était pas déjà abordée dans leurs groupes et cela a donné lieu à des nouvelles alliances, un renforcement de l’analyse et du mouvement ou l’adoption de revendications nationales concernant les droits des lesbiennes. Dans d’autres pays, les femmes qui avaient le leadership, et quelques-unes qui l’ont toujours, ont évacué sciemment la question ou ont continué à renforcer le stéréotype que cela ne concerne pas les femmes de leur pays. Je crois qu’il faut voir cette lutte de longue haleine. Mais je refuse de reculer et de baisser les bras en laissant certaines personnes décider que la lutte des femmes n’est pas concernée par la lutte des lesbiennes. Je sais que lors de la dernière rencontre internationale tenue en Galice en octobre 2008, la question des droits des lesbiennes, pour la première fois n’a pas créé de remous. Les femmes ont accepté que cette réalité est là pour rester et que la Marche va poursuivre sa route pour faire avancer les droits des femmes, de toutes les femmes. Cela, pour moi, est une victoire.

Que pensez-vous du travail et de la visibilité des féministes lesbiennes au sein du mouvement féministe? Quel sont vos sentiments à ce sujet?
Je crois que nous devons nous rendre visibles comme lesbiennes. Je sais que cela n’est pas toujours possible pour chacune mais plus nous serons à le faire, plus nous créerons de l’espace pour que d’autres s’affichent. J’ai été visible comme lesbienne dès la première rencontre. Cela a créé un certain malaise pour certaines mais aucune n’a tourné les talons.

Ceci dit, je crois aussi que nous devons renforcer notre analyse comme lesbiennes féministes. Il y a peu d’espaces pour parler du lesbianisme d’une perspective féministe. Souvent, les jeunes lesbiennes sont confrontées à un mouvement LGBT qui ne porte pas d’analyse féministe, anti-impérialiste et anti-raciste et se sentent très isolées si elles sont féministes. D’un autre côté, le mouvement féministe n’a pas toujours bien intégré les revendications des lesbiennes et encore moins l’analyse de la contrainte à l’hétérosexualité. Au mieux, les revendications des lesbiennes sont vues comme une question de reconnaissance de leurs droits humains mais cela est insuffisant selon moi.

En 2005, la Charte mondiale des femmes pour l’humanité, conséquence directe de la Marche Mondiale, n’a pas mentionné la “discrimination sur base de l’orientation sexuelle”, malgré que cela avait été ajouté dans le texte initial. Pourquoi cette référence n’a plus été mentionnée dans le texte final?
Dans le communiqué qu’ILGA a émis en 2005, il faut noter que ce n’est pas à cause des gouvernements que nous avons changé le libellé dans la Charte mais bien à cause des groupes qui étaient présents lors de notre rencontre internationale au Rwanda en 2004.

Le processus que nous avions choisi faisait en sorte que nous recherchions le consensus et que la Charte rejoigne le plus largement possible les femmes représentées dans la Marche. Certaines des représentantes africaines menaçaient de se retirer de la Marche si nous maintenions certaines des formulations et après discussion, nous avons trouvé le libellé actuel. En bout de piste, je crois qu’il est intéressant d’aborder la question à partir du principe que toutes les femmes, tous les êtres humains doivent pouvoir choisir leur sexualité et avec qui vivre leur vie. Cela est encore plus général et permet de travailler la question de l’orientation sexuelle de même que le droit d’avoir une sexualité pour soi, de se marier ou non, d’avoir des enfants ou non et de choisir son ou sa partenaire de vie. Pour les groupes participants à la Marche, cette affirmation dans la Charte signifie que la discrimination basée sur l’orientation sexuelle est interdite. La Marche reconnaît et dénonce l’existence de l’homophobie.

Quels conseils donneriez-vous aux lesbiennes concernant les stratégies à mettre en place pour la prochaîne Marche en 2010?
Les groupes de lesbiennes s’identifiant comme féministes doivent se joindre en grand nombre à la Marche mondiale des femmes et poursuivre leur travail de questionnement, revendications et éducation. Il faut aussi accepter d’avoir des discussions entre nous sur notre vision du lesbianisme et du féminisme et faire connaître nos débats. Il faut, selon moi, sortir de la stricte question de la discrimination envers les lesbiennes et la communauté LGBT et revenir à quel monde nous construisons. La Charte mondiale des femmes peut être un outil très intéressant pour approfondir notre réflexion et créer des débats avec le mouvement LGBT tout comme avec le mouvement féministe.

Entretien avec Diane Matte par Patricia Curzi, février 2009

www.marchemondialedesfemmes.org
En anglais, français et espagnol


Communiqué de presse d’ILGA, le 23 février 2005
«Pékin+10» et la Charte mondiale des femmes pour l’humanité



La traduction en anglais de cette interview est disponible dans la publication d’ILGA “Lesbian Movements: Ruptures & Alliances“, page 22.